Le pari fou de la symphonie rock en 1979
Au printemps 1979, alors que l'industrie musicale britannique se tourne massivement vers le post-punk et la synthpop, le groupe The Enid publie son troisième album studio : Touch Me. Porté par une ambition à contre-courant, cet opus marque un tournant radical dans la trajectoire de la formation en devenant leur tout premier album intégralement instrumental. En éliminant définitivement les rares interventions chorales de leurs débuts, le groupe fait le choix de pousser le rock progressif dans ses retranchements les plus savants, en fusionnant l'énergie rock avec les structures de la musique classique occidentale.
Une architecture orchestrale sans orchestre
Le maître d'œuvre de ce projet est le claviériste et compositeur Robert John Godfrey. Formé à la Royal Academy of Music et ancien collaborateur de Barclay James Harvest, il utilise son bagage académique pour transformer un groupe de rock en un véritable orchestre philharmonique miniature.
Pour cette session, Godfrey doit composer avec un line-up remanié suite au départ du batteur d'origine Chris North. C'est son successeur, Dave Storey, qui assume la charge des fûts et des percussions classiques (timbales, cloches, gongs), un apport crucial pour soutenir les compositions. À ses côtés, le guitariste Stephen Stewart déploie des lignes lyriques complexes qui agissent comme les sections de cordes de cette symphonie électrique, créant des contrastes dynamiques saisissants entre mélancolie et explosions sonores.
L'artisanat de pointe au studio Lodge
L'album a été enregistré entre novembre 1978 et janvier 1979 dans le studio personnel du groupe au Pays de Galles. Faute de moyens financiers pour engager un véritable orchestre de chambre, Godfrey et Stewart ont recours à des techniques de production avancées pour l'époque, basées sur la superposition minutieuse des pistes.
En accumulant des dizaines de couches de claviers analogiques, de Mellotron et de synthétiseurs, ils parviennent à simuler la densité de cuivres et de cordes réelles. Ce travail d'orfèvre donne naissance à des pièces maîtresses comme "665 The Neighbour of the Beast" ou la suite "The Fall of Icarus", faisant de Touch Me le disque le plus emblématique de la discographie de The Enid.
