L'audace du jazz-rock britannique
Quand Colosseum sort Valentyne Suite en novembre 1969, la formation vient de poser les jalons d'un son déjà ambitieux avec leur premier album. Mais avec cette suite, le groupe franchit un cap : on y sent plus clairement l'influence progressive se mêler à un jazz parfois sombre, à une énergie blues, et à des arrangements sophistiqués.
Un deuxième album déterminant
Produit par Tony Reeves (bassiste) et Gerry Bron, Valentyne Suite marque l'histoire en étant le premier album du label Vertigo au Royaume-Uni. Le disque a été enregistré pendant le printemps et l'été 1969, dans une période où le groupe affine sa personnalité musicale. Sur les charts, il performe bien : il atteint la 15ᵉ place au Royaume-Uni.
L'album n'est pas qu'un simple panier de chansons : il est structuré pour montrer différents visages de Colosseum. Il mêle pièces courtes, jams instrumentales et une véritable suite en plusieurs mouvements, donnant au disque un caractère presque conceptuel.
Une palette musicale riche et contrastée
D'entrée, " The Kettle " frappe par son ton mêlant blues et rock. Le riff principal est accrocheur, et le chant de James Litherland, parfois rauque, exprime une urgence authentique. Derrière cette façade relativement "pop", le groupe installe un groove qui soutient l'ensemble sans jamais sacrifier la précision.
Vient ensuite " Elegy ", un morceau plus atmosphérique, presque mélancolique, qui contraste fortement avec l'énergie de la première piste. Loin de rester dans un climat contemplatif, le disque bascule ensuite vers " Butty's Blues ", où les influences blues sont clairement revendiquées, mais enrichies de solos de saxophone et d'interventions d'orgue qui laissent transparaître le jazz-rock.
Puis survient " The Machine Demands a Sacrifice ", un titre aux allures progressives plus prononcées : la rythmique devient plus tendue, le sax de Dick Heckstall-Smith se fait plus expressif, et l'ensemble évoque des questionnements presque existentiels.
Mais le coeur de l'album reste la suite éponyme, " The Valentyne Suite ", qui occupe la face B de certaines éditions. Elle est composée de trois mouvements : "January's Search", "February's Valentyne" et "The Grass Is Always Greener".
Dans "January's Search", on sent une quête presque introspective, portée par l'orgue et le vibraphone de Dave Greenslade. Le deuxième thème, "February's Valentyne", est plus lyrique, avec des mélodies de saxophone qui semblent dialoguer avec la basse. Enfin, "The Grass Is Always Greener" conclut la suite sur une note plus expansive, presque elliptique, avec des moments d'improvisation qui rappellent la liberté du jazz.
Thèmes, voix et arrangements
Le chanteur James Litherland n'est pas en retrait : sa voix apporte une dimension humaine et directe qui contraste avec certains passages purement instrumentaux. Le batteur Jon Hiseman joue un rôle essentiel, posant des fondations solides tout en laissant respirer les autres instruments.
Tony Reeves, en plus de jouer de la basse, pilote la production, ce qui lui permet d'insuffler une cohésion entre les parties "blues" et les sections plus progressives. De son côté, Dave Greenslade, aux claviers (Hammond, vibraphone, piano), joue un rôle de fil rouge : ses interventions mélodiques et harmoniques structurent la suite, tandis que Dick Heckstall-Smith apporte des envolées de sax qui créent des ponts entre rock et jazz.
On note aussi la participation du chef d'orchestre Neil Ardley pour l'arrangement des cordes sur certains morceaux ("Elegy" notamment), ce qui enrichit l'album d'une dimension presque orchestrale.
Réception, héritage et influence
À sa sortie, Valentyne Suite est salué pour son audace : il s'éloigne des sentiers balisés du blues et du jazz pour créer une fusion progressive. Certains considèrent cet album comme le sommet de la première période de Colosseum, grâce à sa cohérence stylistique et à la qualité des compositions.
L'influence de ce disque se fait sentir non seulement dans le jazz-rock britannique, mais aussi dans le prog : par sa structure en suite, son engagement instrumental, sa capacité à mêler improvisation et construction composées, Colosseum montre qu'il maîtrise l'équilibre entre spontanéité et ambition.
Un fait amusant : le riff de " The Kettle " sera réutilisé plus tard dans des morceaux modernes - par exemple, il apparaît dans "Ya Mama" de Fatboy Slim.
Valentyne Suite est un album charnière dans la discographie de Colosseum. Il capture à la fois la puissance du jazz-rock, la liberté de l'improvisation et l'élégance du progressif naissant. Les compositions oscillent entre la profondeur instrumentale et la sincérité vocale, et la suite éponyme constitue un moment fort, presque "symphonique" dans l'esprit. Pour les amateurs de prog, de jazz-rock ou simplement de rock ambitieux, cet album reste une écoute incontournable.
