L'amphibien bavarois qui voulait conquérir l'Amérique
Si vous cherchez du Krautrock cosmique à la Tangerine Dream, passez votre chemin. Bullfrog, c'est l'autre face de l'Allemagne des années 70 : celle qui a les yeux rivés sur les charts anglo-saxons tout en gardant un pied dans la boue du terroir bavarois. Formé à Mainburg en 1973 (initialement sous le nom de Bulldogg, vite abandonné pour éviter la confusion avec des groupes homonymes), le quintet livre en 1976 un premier album éponyme qui est un véritable cas d'école de "Hard-Prog" efficace.
Sorti sur le label Sky Records (référence SKY 006), l'album bénéficie d'un parrainage de luxe : il est produit et enregistré par le légendaire Conny Plank dans son studio de Neunkirchen. Pourtant, ne vous attendez pas à des expérimentations sonores radicales. Ici, on est dans le solide, le musclé, avec une section rythmique qui ne fait pas dans la dentelle.
La voix de Gerd Hoch : Un gravier dans l'engrenage Ce qui frappe dès l'ouverture avec Movin' On, c'est le chant de Gerd Hoch. Dans le paysage rock allemand de l'époque, souvent marqué par des accents anglais approximatifs, Hoch détonne. Sa voix est rauque, abrasive, presque "chapmanesque"1.
C'est d'ailleurs ce qui divise souvent les auditeurs : soit on adore ce timbre de papier de verre qui colle parfaitement au Boogie-Rock de la face A, soit on trouve que cela manque de finesse pour les passages plus atmosphériques. Mais une chose est sûre, le bonhomme a du coffre et une présence indéniable qui empêche l'album de sombrer dans l'anonymat du Hard Rock de série.
Entre Deep Purple et les envolées spatiales
Musicalement, le disque est un Janus à deux visages. La première moitié de l'album (Bad Game, I Came From The Sky) lorgne très clairement vers un Hard Rock teinté de Blues, porté par l'orgue Hammond de Harald Kaltenecker qui n'a rien à envier à celui de Jon Lord. C'est carré, ça groove, et la guitare de Sebastian Leitner assure des solos incisifs sans trop de fioritures
.Mais c'est sur la seconde moitié que Bullfrog montre enfin ses galons progressifs. Le morceau Get Away, avec ses 10 minutes au compteur, change la donne. On y trouve des nappes de synthétiseurs plus "planantes", des chœurs féminins (assurés par Jane Palmer et Ute Hellermann) et une structure beaucoup plus aérée. On sent ici l'influence d'un groupe comme Jane ou même de certains moments de Eloy, avec cette touche spatiale typiquement germanique qui vient tempérer l'agressivité initiale.
Le morceau de bravoure
S'il ne fallait retenir qu'une pièce maîtresse, c'est sans doute le final, Desert Man. Long de plus de 11 minutes, le titre démarre par une intro parlée assez surprenante du batteur italien Bruno Perosa, avant de muter en une épopée hypnotique. C'est ici que le travail de Conny Plank se fait le plus ressentir : les textures de synthés sont plus travaillées, créant une atmosphère presque onirique qui justifie enfin l'étiquette "Krautrock" souvent collée au groupe.
Le morceau permet à Sebastian Leitner de déployer un jeu de guitare plus virtuose, évoquant par instants Steve Howe ou Jeff Beck, loin des riffs basiques des premières pistes. C'est le moment où le groupe semble enfin assumer son ambition artistique au-delà de la simple efficacité commerciale.
Une pochette signée Aoi Fujimoto
Impossible de parler de ce disque sans évoquer son visuel. La pochette intitulée "Mon adorable diable", représentant une sorte de batracien humanoïde surréaliste dans les mains d'une poupée, est l'œuvre de l'artiste japonais Aoi Fujimoto.
Ce dernier deviendra l'illustrateur attitré du groupe pour ses albums suivants. Ce choix esthétique, un peu étrange et très coloré, dénotait dans les bacs de disquaires et a sans doute aidé l'album à s'exporter.
Fait rare pour un groupe allemand de cette stature à l'époque : l'album a bénéficié d'une sortie aux États-Unis via le label Annuit Coeptis.
Un classique méconnu ?
Alors, Bullfrog est-il un chef-d'œuvre oublié ? Soyons honnêtes : c'est surtout un excellent disque de transition. Il manque peut-être un peu d'unité entre ses velléités Hard Rock et ses escapades progressives, mais il dégage une énergie sincère. Pour les amateurs de la scène allemande des 70s qui saturent un peu du Krautrock trop abstrait, cet album éponyme est une alternative robuste, portée par une production impeccable et une identité vocale forte.
Écouter cet album aujourd'hui, c'est comme retrouver une vieille photo polaroïd un peu jaunie : les couleurs ont bougé, mais l'émotion est intacte. C'est imparfait, c'est parfois un peu daté, mais c'est vivant.
