De Grobschnitt à Eroc
Dans la mouvance créative du krautrock et de l'électronique allemande des années 70, l'album Eroc paru en 1975 (label Brain Records) se distingue comme la première sortie solo de Eroc, de son vrai nom Joachim Heinz Ehrig, plus connu comme batteur et membre fondateur du groupe Grobschnitt. Cet album marque un virage artistique vers l'expérimentation électronique, loin des standards rock traditionnels.
Explorations sonores dans un " home studio "
Eroc a enregistré les morceaux entre 1970 et 1974 dans son propre studio d'appartement ainsi qu'en partie dans des studios extérieurs - une démarche artisanale revendiquée, comme l'indique la pochette, où toutes les activités musicales et techniques sont conçues et exécutées par lui-même. Le résultat est une musique à la croisée de la "kosmische musik", de l'électronique expérimentale et d'un rock introspectif : loin des compositions classiques, l'album privilégie les textures sonores, les manipulations, les séquences, les ambiances, témoignage d'un esprit libre et audacieux. L'œuvre s'inscrit dans la tradition des explorations sonores allemandes de l'époque, aux côtés de groupes et artistes comme Kraftwerk, Tangerine Dream ou Cluster, mais avec une voix très personnelle.
Un voyage progressif, spatial, parfois déroutant
Le disque s'ouvre avec "Kleine Eva", une pièce d'environ douze minutes, qui installe d'emblée une progression lente, des sonorités synthétiques fluides, et une mélodie électronique flottante. Cette ouverture fonctionne comme une invitation à un voyage intérieur, calme et mélancolique, qui rappelle le côté planant de Kraftwerk. Viennent ensuite "Des Zauberers Traum", plus bref, qui mêle boucles, séquences électroniques et une atmosphère presque méditative : l'auditeur y perçoit les traces de l'influence de Tangerine Dream dans ses moindres détails. L'album ne cherche pas la variété frénétique, mais l'hypnose progressive, l'immersion dans le son.
Sur la face B, Eroc propose des morceaux plus courts - parfois de simples esquisses sonores - comme "Die Musik vom Ölberg", ou des expérimentations plus concrètes comme "Horrorgoll", dans laquelle des voix retravaillées, des effets studio, des drones électroniques et un travail sur l'espace sonore témoignent d'une recherche d'atmosphère plutôt que de mélodie traditionnelle. "Norderland" revient à un usage plus organique des instruments : batterie, guitare, claviers se mêlent pour créer un rock progressif teinté d'une aura électrique noire, presque cinématographique. Enfin, "Sternchen" clôt l'opus sur des dronismes analogiques et une guitare subtile, évoquant certaines des premières expérimentations ambient ou post-rock.
Un témoignage personnel plus qu'un manifeste commercial
Eroc ne cherche pas à séduire un large public : ce disque apparaît comme un témoignage personnel, un laboratoire d'idées sonores, où l'expérimentation prime sur la forme. À l'heure où le rock progressif tend vers des structures longues et complexes, Eroc préfère des instants suspendus, des fragments sonores, des ambiances. L'album témoigne de la richesse et de la diversité du krautrock/electronica de l'époque - et prouve qu'un musicien de rock " traditionnel " peut, avec un minimum de moyens, créer des paysages musicaux profondément personnels et innovants.
Un jalon discret mais essentiel
Même si Eroc n'atteint pas avec ce premier album la notoriété de certains de ses contemporains, il pose les bases d'une carrière solo riche - il produira plusieurs disques entre 1975 et 1987 - et s'affirme comme un artisan du son électronique, capable de fusionner rock, électronique et ambient. Eroc (1975) reste une œuvre essentielle pour qui s'intéresse à l'évolution du rock progressif allemand et à l'émergence de formes plus expérimentales, moins formatées, plus libres.
