Un album riche, complexe, et à redécouvrir
Lors de l'enregistrement de For Girls Who Grow Plump in the Night, en 1973, Caravan traverse une période de changements majeurs. Deux départs importants (ceux de leur bassiste/chant Richard Sinclair et du claviériste Steve Miller) bouleversent l'équilibre du groupe, ce qui aurait pu annoncer un affaiblissement. Mais plutôt que de céder au repli, le groupe profite de l'opportunité pour réinventer sa formule.
Les nouveaux venus - le bassiste et chanteur John G. Perry et le violiste/altiste Geoff Richardson - sont rejoints par le retour de l'ancien claviériste David Sinclair. Cette nouvelle configuration redonne à Caravan une énergie renouvelée et un spectre sonore élargi, mélangeant cordes (alto, violon), vents, claviers, guitares, basse et percussions - un cocktail audacieux pour un groupe inscrit dans la "Canterbury Scene".
Ce changement de line-up ne se fait pas sans heurts : les fans de la "période classique" voient d'un œil sceptique cette mutation. Mais le disque qu'ils produisent témoigne d'une volonté de redéfinir le son du groupe, d'explorer des horizons plus variés, tout en conservant l'esprit d'invention et d'éclectisme qui fait leur marque.
Une musique qui oscille entre rock, jazz, psychédélisme et atmosphères variées
Cet album ne se contente pas d'un style unique : il déploie une palette variée, parfois contrastée, entre pièces énergiques, morceaux plus lyriques, instants presque pop, et longues suites instrumentales. L'album s'ouvre avec l'imposant "Memory Lain, Hugh / Headloss", morceau de près de dix minutes, où s'intriquent guitares, orgue, flûte, cuivres et percussions. Cette ouverture donne le ton : un rock progressif généreux, impertinent, capable de mêler onirisme, dynamisme et finesse.
D'autres titres adoptent des atmosphères plus légères ou plus directes : "Hoedown" tranche avec rythme entraînant, guitare marquée, flirtant avec le rock-blues ; "Surprise, Surprise" mise plutôt sur la mélodie et une douceur nostalgique. Mais dès "C'thlu Thlu", l'album bascule - l'ambiance se fait presque inquiétante, l'orgue et la guitare dessinent une atmosphère sombre, évoquant des inspirations psychédéliques ou avant-gardistes.
La suite "L'Auberge du Sanglier" (et ses diverses parties) clôt l'album sur un morceau ample, ramifié, mêlant instrumentations variées - altviole, cordes, percussions, vents - et un développement progressif qui passe par des temps calmes, des montées en puissance, des ruptures de rythme, et une orchestration travaillée. C'est une pièce d'âge d'or du rock progressif, à la fois contemplative et éclatante, reflet de l'ambition du groupe.
Des expérimentations typiques de l'école de Canterbury
L'album n'hésite pas à emprunter des chemins inattendus pour un groupe de rock de l'époque. L'ajout de la viola d'Or Richardson apporte une couleur nouvelle, presque baroque, ou parfois pastiche caméléon entre folk, jazz ou rock. À cela s'ajoutent des interventions de sections de cuivres et de vents - flûte, sax, clarinette - et même l'emploi de synthétiseurs ou de percussions variées, donnant aux morceaux une richesse de textures rarement vue dans le rock de cette époque.
La composition est parfois proche du jazz-rock, parfois du rock psychédélique, parfois d'une pop progressive sophistiquée. Cette porosité stylistique montre le talent du groupe pour naviguer entre les genres, sans jamais paraître en déséquilibre : chaque morceau trouve son espace, son tempo, son souffle.
Entre provocation visuelle et défis internes
Le titre de l'album - For Girls Who Grow Plump in the Night - surprend par son côté provocateur, voire humoristique, cherchant à troubler les attentes d'un public accroché à des codes. À l'origine, la pochette prévoyait d'illustrer une femme enceinte nue. Mais le label a exigé qu'elle porte une chemise de nuit pour la sortie commerciale - ce qui donne à l'album une dimension visuelle controversée. Cette polémique graphique participe à l'aura et à l'identité borderline du disque.
Lors de la tournée qui suit l'album, le groupe se produit avec la nouvelle formation, jouant les morceaux du disque - ce qui marque un renouveau scénique : la présence de l'altiste et de cuivres sur scène donne aux concerts une dimension plus orchestrale, plus ambitieuse. Certains fans de l'époque se souviennent des sets comme "plus rock, plus dense, plus imprévisibles qu'avant".
Malgré les critiques sur le changement de style (certains estimant que l'album s'éloigne trop de l'esprit "canterbury classique"), la qualité musicale du disque - ses arrangements, ses transitions, son éclectisme - lui a valu un regain de reconnaissance dans les décennies suivantes : des rééditions, des réévaluations, des redécouvertes par de nouvelles générations, ravivant l'intérêt pour cette période de Caravan.
Un album charnière, incontournable pour les amateurs du genre
Aujourd'hui, For Girls Who Grow Plump in the Night apparaît comme un jalon majeur dans la discographie de Caravan mais aussi dans l'histoire du rock progressif britannique. Il illustre une époque où les groupes osaient des mélanges, des expérimentations, des ruptures, sans peur de déplaire ou de surprendre.
L'album offre l'un des meilleurs témoignages de la "Canterbury Scene" élargie : mêlant psychédélisme, jazz, rock, influences folk, improvisations et orchestrations riches. Pour un auditeur contemporain, redécouvrir cet album, c'est plonger dans une époque de liberté créative, où la musique cherchait encore à repousser ses limites.
Même s'il marque un tournant - parfois controversé - dans l'histoire du groupe, il prouve que la magie opère quand le talent, l'audace et l'ouverture se conjuguent.
