Équilibre entre élégance baroque, audace psychédélique et souffle progressif
Sorti en avril 1972, Phantasmagoria constitue le troisième album studio de Curved Air. Le disque atteint la 20ᵉ place des charts britanniques et marque un sommet créatif pour le groupe. La structure de l'album reflète la dualité créative qui traverse le groupe à l'époque : le premier côté regroupe les compositions de Darryl Way, le second celle de Francis Monkman. Ce cloisonnement révèle les deux visages du groupe - l'un plus proche de la tradition classique ou folk-rock, l'autre plus aventureux, expérimental, ouvert à l'électronique et à l'improvisation.
Une palette sonore foisonnante et introspective
Dès le très orchestral "Marie Antoinette", Curved Air installe une atmosphère dramatique et ambitieuse, mêlant guitare, violon, orgue, vents et cuivres. L'album oscille ensuite entre douceur folk, rock nerveux, instrumentaux baroques et incartades psychédéliques. "Melinda (More or Less)" offre un moment intimiste et mélancolique, tandis que des titres comme "Cheetah" ou "Over and Above" montrent la virtuosité instrumentale du groupe, passant par des envolées de violon, des claviers anxieux, des rythmes tour à tour souples et martelés. Le morceau éponyme - "Phantasmagoria" - propose une ambiance plus sombre et étrange, presque onirique, accentuée par des textures sonores inhabituelles.
L'album intègre également l'usage précoce du synthétiseur EMS Synthi 100, notamment pour " traiter " la voix du chant sur certains morceaux, un procédé audacieux pour l'époque, qui accentue l'impression d'étrangeté et de modernité.
Une écriture lyrique et thématique marquée par le contraste
Les textes naviguent entre fantasmes baroques, récits dramatiques, allusions à l'étrange ou à la terreur psychique, et une sensibilité romantique forte. Le style vocal de la chanteuse, respirant, expressif et parfois dramatique, traverse le disque avec une rare intensité, offrant un contraste saisissant avec les envolées instrumentales souvent vertigineuses. L'équilibre entre le sensible et le grandiloquent donne à Phantasmagoria une dimension émotionnelle et narrative.
Un groupe à son sommet
Phantasmagoria est souvent perçu comme l'album le plus abouti de Curved Air : il restitue toute la diversité de leurs influences - classique, folk, rock, jazz, psychédélique - avec une cohésion rare. Mais c'est aussi l'album après lequel le groupe va amorcer un profond bouleversement : conflits artistiques, désaccords créatifs, fatigue psychique et muscles tendus conduisent plusieurs membres fondateurs à quitter le navire. L'album marque donc non seulement un apogée, mais aussi le début d'une ère instable.
L'album révèle une liberté d'écriture, une richesse instrumentale et une audace sonore qui restent impressionnantes plus de cinquante ans après. Pour qui s'intéresse aux croisements entre musique classique, folk, psychédélisme et rock progressif, ce disque demeure un jalon incontournable - exigeant, fascinant, souvent majestueux, parfois dérangeant.
