L'Odyssée du Rock Progressif L'Odyssée du Rock Progressif

Jenghiz Khan

Well Cut

Barclay [1971]


Une formation belge audacieuse

Originaire de Belgique, Jenghiz Khan voit le jour en 1970, formé par des musiciens issus de groupes comme The Tim Brean Group ou Les Partisans. Le line-up rassemble Tim Brean aux claviers, Big Friswa à la guitare, Christian Servranckx à la batterie et Pierre Raepsaet (alias Rapsat) à la basse et au chant. Dès ses débuts, le groupe ambitionne de mêler hard rock, rock psychédélique et touches progressives, avec une instrumentation dominée par l'orgue, le piano, parfois le clavecin, la guitare, la basse et la batterie. Un journaliste belge, Piero Kenroll, joue le rôle de parolier et de directeur artistique pour l'album.

Le nom même du groupe, inspiré du conquérant mongol, suggère l'énergie brute et l'impact qu'ils recherchent - une image volontairement audacieuse, reflétant l'attitude scénique percutante et le caractère musclé de Big Friswa. Cette volonté de puissance et de grandiloquence se retrouve dans l'unique album du groupe, Well Cut, publié en 1970 (ou 1971 selon les pressages) sur le label Barclay Records.

Les enregistrements de l'album ont été effectués dans un des rares studios belges capables de proposer un enregistrement sur huit pistes : c'était le studio Reward, près d'Anvers - un luxe rare à l'époque en Belgique.

La pochette originale de l'album ne fut pas confiée à un graphiste rock classique : c'est un caricaturiste du magazine belge de l'époque qui en a assuré la réalisation. Cela donne à l'album une dimension visuelle un peu décalée, presque iconoclaste, qui renforçait l'identité hors normes du groupe.

Un disque de contrastes et de dynamique

Well Cut propose huit titres variés qui illustrent toutes les facettes du groupe. L'ouverture " Pain " combine un chant a cappella initial puis s'emballe en cavalcade heavy aux riffs intenses, ponctuée de sections acoustiques et de changements de climat typiques du hard-prog de l'époque. " The Moderate " s'appuie sur un orgue profond, martelé par une rythmique puissante, tandis que " Hard Working Man " déploie un rock rugueux guidé par la guitare et les claviers. À l'inverse, " The Lighter " adopte une tonalité plus douce, presque psychédélique, offrant un contraste apaisé dans la violence ambiante. Enfin " Trip To Paradise ", long morceau de plus de dix minutes, constitue le sommet de l'album : oscillant entre passages organiques, interludes acoustiques, solos de guitare saturée et développements progressifs, il incarne l'ambition du groupe de fusionner intensité, atmosphère et aventure musicale.

Ce mélange d'énergie brute, de mélodies contrastées, d'orgue dominateur, de guitares rugueuses et de rythmes soutenus donne à Well Cut un cachet singulier : celui d'un disque construit sur l'écart, la surprise, les ruptures constantes et une impression d'aventure permanente - comme si le groupe refusait la linéarité pour privilégier le heurt, l'audace et l'instantanéité.

Sur scène, le groupe jouait avec une telle intensité que leur réputation de " furieux du rock belge " devint légendaire : on raconte qu'à un festival - en 1971 - leur performance faillit faire s'écrouler le chapiteau tant le son et la ferveur étaient puissants.

Un témoin d'une scène belge en effervescence

À la sortie de l'album, Jenghiz Khan apparaît comme l'un des rares groupes belges capables de rivaliser, en termes d'énergie et de style, avec les grandes formations de hard-rock et de proto-metal britanniques ou américains de l'époque. Leur réputation scénique - forgée lors de nombreux concerts et festivals - contribue à asseoir un statut de groupe culte au sein de la scène underground.

Malgré une carrière courte - le groupe disparaît dès 1971 - Well Cut s'impose avec le temps comme une des pierres angulaires du rock progressif et hard-rock belge des années 70. L'album séduit aujourd'hui des collectionneurs et amateurs du genre, sensibles à son intensité, sa diversité et son caractère brut, sans fioritures.

Revenir aujourd'hui à Well Cut, c'est plonger dans un fragment d'histoire du rock belge souvent méconnu, mais d'une vitalité intacte. L'album incarne un moment où des musiciens audacieux se sont donnés les moyens de leurs ambitions : mixer hard rock, psychédélisme, prog, improvisation et émotion brute. Pour tout passionné de rock seventies, de grooves puissants ou de pépites oubliées, Well Cut offre une écoute à la fois rugueuse et surprenante - un témoignage vibrant de ce que le rock pouvait être quand il osait l'urgence et l'aventure.