L'Odyssée du Rock Progressif L'Odyssée du Rock Progressif

Quatermass

Quatermass

Harvest Records [1970]


Un trio britannique qui réinvente l'orgue Hammond

Quatre ans après les débuts d'un rock britannique en pleine mutation, le trio Quatermass livre en mai 1970 son unique album studio, sobrement intitulé Quatermass. L'occasion pour eux de proposer une vision intense et singulière du rock progressif, portée par un orgue Hammond conquérant et des compositions ambitieuses. Voici un panorama de ce disque oublié mais désormais culte.

Une formation singulière et ambitieuse

Quatermass se forme en 1969 autour de trois musiciens chevronnés : John Gustafson (basse, chant), J. Peter Robinson (claviers) et Mick Underwood (batterie). Leur choix est clair : abandonner la guitare comme instrument principal pour faire de l'orgue Hammond - soutenu parfois par du piano ou d'autres claviers - la colonne vertébrale de leur musique. Ils signent chez le label progressif de l'époque, Harvest Records, ce qui les place parmi les groupes les plus audacieux de leur génération.

La formation puise son nom dans la culture populaire britannique, faisant référence au personnage de science‑fiction du professeur Quatermass, incarnation d'un esprit un peu outsider - ce qui n'est pas sans écho avec le caractère hors normes de leur musique.

Ce choix d'un trio claviers‑basse‑batterie place Quatermass dans la lignée de groupes comme The Nice : un rock progressif dominé par les claviers, où l'orgue remplace le rôle traditionnel de la guitare, et où les structures se tissent autour de motifs rythmiques puissants et d'atmosphères souvent lourdes.

Un bijou de hard‑prog sous tension

" Quatermass " combine rock progressif, hard rock et touches de jazz ou de musique symphonique, pour un résultat à la fois rigoureux et flamboyant. L'album s'ouvre et se referme sur deux pièces instrumentales intitulées " Entropy ", qui agissent comme un prélude et un épilogue mystérieux, dominés par l'orgue et des évocations sonores saisissantes. Entre ces deux repères, le groupe offre une palette variée : de l'énergie brute de " Black Sheep of the Family " à la gravité rêveuse de " Post War Saturday Echo ", en passant par la grâce orchestrale de " Good Lord Knows " et l'intensité saturée de " Up on the Ground ".

Le morceau " Laughin' Tackle " incarne l'ambition maximale du trio : un long instrumental agrémenté d'un ensemble de cordes - violons, altos, violoncelles, contrebasses - qui confère au titre une dimension symphonique inattendue. Ce contraste entre la puissance du rock et la subtilité de l'orchestration démontre la volonté du groupe de repousser les cadres stylistiques traditionnels.

On y trouve aussi des titres comme " Gemini " ou " Make Up Your Mind ", qui mêlent riffs lourds, tempo soutenu et passages progressifs complexes, parfois proches du style que développeront plus tard des groupes de hard-prog ou de proto-metal. L'ensemble donne une cohérence forte et impose une identité sonore immédiatement reconnaissable.

Un disque méconnu à l'époque, devenu culte avec le temps

À sa sortie, " Quatermass " passe presque inaperçu. Le trio se sépare en 1971, après seulement quelques mois d'existence, en raison de faibles résultats commerciaux. Leur unique album oscille alors entre rock progressif et hard rock, un positionnement peut-être trop original pour le grand public de l'époque.

Mais le temps joue en faveur de Quatermass : en 1975, le morceau " Black Sheep of the Family " est repris par Rainbow, ce qui attire l'attention sur l'album. Peu à peu, les amateurs de rock progressif redécouvrent cette perle oubliée, louant la maîtrise des claviers, la puissance des compositions et l'originalité de l'approche. Aujourd'hui, l'album est considéré comme un classique culte, salué pour son mélange unique de heavy rock, de rock progressif et de touches symphoniques.

Les trois musiciens continueront leur carrière chacun de leur côté : Gustafson comme bassiste/chant dans divers projets, Robinson comme claviériste recherché dans des groupes jazz‑rock, Underwood poursuivant une trajectoire dans des contextes rock. Mais rien ne rééditera l'énergie et l'unité de ce trio éphémère.

Pourquoi " Quatermass " mérite d'être redécouvert

Cet album incarne une période charnière du rock britannique, quand certains groupes cherchent à mêler puissance, virtuosité et audace formelle. L'absence de guitare comme instrument dominant en fait une œuvre singulière, souvent déroutante, mais radicale dans son exigence. L'orgue Hammond, les arrangements orchestraux, la voix sombre et grave, le jeu de batterie incisif : tout concourt à créer une atmosphère souvent sombre, parfois lyrique, toujours intense.

Pour un amateur de rock progressif - ou simplement de rock audacieux - " Quatermass " offre une expérience qui dépasse les cadres habituels du genre. Il préfigure des évolutions vers le hard‑prog, le heavy prog et le proto-metal, tout en restant fidèle à l'esprit expérimental du début des années 70. Redécouvrir cet album, c'est comprendre un pan discret mais essentiel de l'histoire du rock britannique.