Quand se mêlent classique, rock et jazz avec ambition
Sorti en 1970, Ekseption 3 est le troisième album studio d'Ekseption, un groupe néerlandais qui a su marier les œuvres classiques avec l'énergie du rock et la liberté du jazz-fusion. Cet album marque une étape charnière dans leur discographie : à la fois hommage à la tradition classique et tentative d'expansion progressive vers des compositions plus personnelles.
L'album est publié par le label Philips - la mouture initiale du rock progressif " classique + rock " des Pays-Bas.
Une formation renouvelée et un son renforcé
Pour Ekseption 3, la formation du groupe a connu des changements notables : le batteur Peter de Leeuwe revient derrière les fûts, tandis que le chanteur précédent (mécontent de l'orientation instrumentale du groupe) cède sa place à Steve Allet (de son vrai nom Coen Merkelbach). Ce changement reflète le désir du groupe de donner une place plus importante au chant - l'un des aspects distinctifs de cet album par rapport à leurs précédents efforts.
Aux côtés de ce line-up - avec notamment Rick van der Linden aux claviers, Cor Dekker à la basse, Rein van den Broek à la trompette/bugle, Dick Remelink au saxophone - se retrouve une palette instrumentale très riche, mêlant orgue Hammond, spinet, mellotron, cuivres et sax, une orchestration qui ouvre les portes d'un rock symphonique singulier.
Musique, structure & ambiances : un pont entre classicisme et modernité
L'album s'ouvre avec "Peace Planet", morceau court et accessible, mais immédiatement révélateur du projet : l'orgue et les claviers évoquent la musique baroque, tandis que la rythmique et l'énergie appartiennent au rock. De cette hybridation naît une couleur unique - mélodique, sombre et ambitieuse.
Le morceau "B 612" mêle mélodie fragile et envolées instrumentales, comme un pont entre le rêve et la tension. Des titres comme "Morning Rose" ou "Another History" font entendre le jazz-rock, tandis que "On Sunday They Will Kill The World" apporte une dimension dramatique, presque théâtrale, à travers l'emploi des cuivres, des saxophones et d'un chant expressif.
Au centre de l'album apparaît une pièce ambitieuse, "Piece for Symphonic-And Rockgroup in A Minor", divisée en deux mouvements ("Passacaglia" et "Painting"). Cette suite incarne l'équilibre que recherchait Ekseption : la rigueur classique d'une passacaille, la densité harmonique d'un orchestre, mais transposées dans le langage d'un groupe rock. C'est l'un des moments les plus marquants de l'album, et peut-être le plus représentatif de leur démarche.
Enfin, le morceau "Rondo" (d'une durée plus longue) offre une conclusion quasi-symphonique à l'album, mêlant reprises ou inspirations classiques à l'énergie d'un rock coloré de cuivres et de claviers.
Entre ambition et contradictions : les forces & les fragilités
Ekseption 3 représente peut-être l'album le plus typique du rock progressif d'Ekseption, mixant classique, jazz, rock et arrangements orchestraux. Les morceaux vocaux - notamment "Morning Rose" et "B 612" - sont souvent considérés comme les plus réussis, avec leurs homologues instrumentaux forts.
Mais tout n'est pas parfait : certains passages, en particulier l'usage parfois appuyé de cuivres ou l'orientation jazz-bouillie, peuvent tomber dans une "tendance cheesy" - un piège fréquent des groupes de crossover classique/rock.
Pour autant, ces dérives ponctuelles n'enlèvent rien à l'audace et à l'intérêt historique de l'album : Ekseption 3 reste à ce jour un jalon important du rock progressif "à l'européenne", témoignant d'une époque où l'on osa mêler plusieurs traditions musicales en un tout cohérent.
Un petit-prince revisité et un tournant vocal
Un détail intrigant concerne l'inspiration littéraire / conceptuelle de l'album. Il semblerait que la pochette et certains titres évoquent - explicitement ou implicitement - le livre Le Petit Prince, chef d'oeuvre littéraire d'Antoine de Saint‑Exupéry. Ekseption 3 serait "un tableau musical" inspiré par le livre, ce qui ajouterait une dimension poétique et symbolique à l'album. Cette dimension, si elle n'est pas toujours confirmée formellement, fait partie de la légende entourant l'œuvre.
En outre, Ekseption 3 marque le dernier album du groupe avec un format comportant des titres chantés réguliers avant qu'Ekseption ne glisse progressivement vers des albums davantage instrumentaux. C'est donc un pont entre deux phases de leur existence : la phase "crossover vocal/classique/rock" et la période plus centrée sur l'instrumental progressif.
Conclusion
Pour un amateur de rock progressif, de jazz-rock ou de croisements entre musique classique et moderne, Ekseption 3 offre un terrain d'écoute riche et complexe. L'album documente une époque de transition où les musiciens osaient les mélanges, les risques, les expériences. Il montre aussi comment, dans les Pays-Bas - loin des circuits rock anglo-saxons dominants -, une scène cultivée et inventive construisait une autre idée du prog.
C'est un disque à la fois témoin et proposition, qui continue d'interroger l'équilibre entre tradition et innovation - un équilibre que tout auditeur curieux pourrait apprécier, voire explorer plus loin à travers la discographie d'Ekseption.
