L'Odyssée du Rock Progressif L'Odyssée du Rock Progressif

Bob Downes

Deep Down Heavy

EMI [1970]


Chapardage jazz-psyché dans les ruelles de Londres

Quand Deep Down Heavy sort, en 1970 sur le label britannique Music For Pleasure, Bob Downes n'est plus un néophyte. Déjà actif depuis la fin des années 60, ce flûtiste / saxophoniste - né le 22 juillet 1937 à Plymouth - a étudié et joué le jazz, la musique baroque, l'expérimentation, et mène depuis 1968 divers projets sous le nom de son organisation personnelle (notamment via le collectif "Open Music").

Mais avec Deep Down Heavy, il s'aventure sur des terrains plus électrisés, plus sombres, parfois dérangeants : un mélange de jazz, de blues, de rock psychédélique, d'improvisation libre, parfois de spoken-word, à la manière d'un "underground londonien" où tout semble permis.

Un disque de contrastes

L'album porte une dualité permanente. Dès l'ouverture, le morceau "Too Late" surprend : de délicates lignes de flûte, presque bucoliques, laissent place à un rock électrique, brutal, saturé - la batterie explose, la guitare (notamment avec la participation du prometteur Chris Spedding) tranche l'atmosphère. Ce contraste saisissant marque un plongeon dans l'inconnu, souvent décrit comme "psych-jazz", mais flirtant avec le rock le plus énervé.

Mais l'album ne se résume pas à cette intensité. Des plages comme "Day Dream" ou "Jasmine" font la part belle à la flûte, aux textures atmosphériques, presque méditatives : Downes y laisse parler son héritage jazz, ses aspirations plus expérimentales. Entre les deux, surgissent des morceaux plus sombres, teintés de blues ou même de spoken-word : l'album se déploie comme un voyage, instable, parfois inquiétant - fidèle à l'esprit "underground britannique" de l'époque.

Un autre trait marquant : la présence du poète et vocaliste Robert Cockburn, dont les interventions (sur "The Wrong Bus", "Poplar Cheam" etc.) capturent une ambiance de rue, d'attente, d'errance urbaine. L'album mêle ainsi musique, improvisation, narration, bruit - parfois enregistrements de terrain - comme un instantané d'une ville en mouvement, fragmentée, vibrante.

Un témoignage de la scène underground britannique

Ce qui rend Deep Down Heavy fascinant, c'est d'abord son côté "document d'époque". On y entend un musicien de jazz s'emparer des sons modernes : rock saturé, distorsion, structures libres, blues urbain. Le résultat est chaotique, parfois dérangeant, mais toujours vivant - une "prise sur le vif" de ce que pouvait produire Londres en marge, loin des charts, de la pop mainstream ou des conventions.

L'album offre une diversité stylistique fascinante, mêlant avant-garde jazz, funk psychédélique et expérimentation rock. Pour l'auditeur d'aujourd'hui, il devient un miroir étrange et captivant de l'underground britannique de la fin des années 60 et du début des années 70.

Bob Downes et ses trajectoires

Bob Downes, bien avant Deep Down Heavy, a commencé comme flûtiste et saxophoniste jazz, jouant avec des formations variées, notamment dans le jazz, le rock et même la pop. Après cet album, il continuera une carrière prolifique, oscillant entre projets solo, big bands et collaborations : flûte, sax, compositions pour théâtre et danse, puis - après un déménagement en Allemagne dans les années 80 - une série de disques souvent expérimentaux.

Ainsi, Deep Down Heavy apparaît comme un moment charnière : non seulement une expérimentation sonore radicale, mais aussi une carte d'identité d'un artiste libre, prêt à fusionner les genres, à repousser les limites, à confronter le jazz traditionnel avec les pulsations électriques du rock et les atmosphères psychédéliques.

Pour qui est cet album aujourd'hui ?

Deep Down Heavy s'adresse à l'auditeur curieux, capable d'apprécier l'inconfort, le bricolage, l'imperfection - autant que la créativité. Ceux qui cherchent un jazz lisse et poli seront déstabilisés, mais ceux en quête d'un voyage sonore brut, instable, capable de surprendre à chaque piste, trouveront dans cet album une pépite.

C'est aussi un témoignage historique : document de la scène underground - jazz, rock, psyché - au tournant des années 70. Un pont entre jazz britannique classique, rock psyché, blues urbain, improvisation libre. Pour quiconque s'intéresse à l'évolution du "prog hors normes", du "free jazz rock" ou des marges sonores de la musique britannique, Deep Down Heavy mérite d'être (re)découvert.