L'Odyssée du Rock Progressif L'Odyssée du Rock Progressif

Can

Monster Movie

Uniter Artists Rec. [1969]


Les débuts audacieux

Sorti en août 1969, Monster Movie marque le premier album studio du groupe allemand Can. À cette époque, le groupe signe même sous le nom de "The Can", une appellation suggérée par le chanteur Malcolm Mooney et actée par vote au sein du collectif. L'album a été enregistré en juillet 1969 dans un lieu pour le moins inhabituel : le Schloss Nörvenich, un vieux château près de Cologne transformé en studio par le groupe.

Pour Can, Monster Movie représente non seulement un récit de leurs premières jam-sessions, mais aussi une tentative consciente de produire un disque plus "commercial" par rapport à des enregistrements antérieurs plus libres (notamment leur projet non édité Prepared to Meet Thy. Le mastering a été fait à Cologne, au Studio for Electronic Music, sous la responsabilité de Holger Czukay, qui remplit ici aussi le rôle d'ingénieur du son.

Une alchimie sonore entre psyché, jazz et répétition

Dès les premières notes, Monster Movie déploie un univers hybride. Le rock psychédélique se mêle à des influences blues, au free jazz, et même à des expérimentations sonores qui annoncent le krautrock : l'orgue d'Irmin Schmidt, la basse pulsatile de Czukay, la batterie méthodique de Jaki Liebezeit et la guitare de Michael Karoli forment un socle hypnotique. Sur des morceaux comme "Father Cannot Yell", on perçoit une inspiration manifeste des Velvet Underground, tant dans le ton que dans l'énergie brute.

L'improvisation est au cœur de la démarche : le titre le plus symbolique de l'album, "Yoo Doo Right", est en réalité le fruit d'une session de près de six heures, montée et éditée par le groupe pour en extraire un long morceau de plus de vingt minutes. Ce type d'approche - enregistrer d'immenses jams, puis sélectionner les moments les plus forts - deviendra une marque de fabrique des Can.

Paroles, thèmes et énergie vocale

Malcolm Mooney, vocaliste américain, apporte une dimension très particulière à cet album. Sa voix, parfois rugueuse, parfois presque incantatoire, paraît libérée de toute contrainte formelle ; on a l'impression d'un monologue jaillissant spontanément.

Dans "Mary, Mary So Contrary", il réinterprète la comptine anglaise ("Mary, Mary, quite contrary") en la transformant en une spirale obsédante, où la répétition devient presque un rite.

"Outside My Door", plus concis mais intense, joue sur un registre garage-psychédélique : Mooney chante, crie, interroge, tandis qu'une harmonica subtile flotte au-dessus d'un accompagnement saturé.

Quant à "Yoo Doo Right", les paroles sont presque hypnotiques : Mooney répète des phrases comme un mantra ("once I was blind, now I can see / you made a believer outta me") sur une rythmique tribale et minimaliste.

Une pochette saisissante et un mythe naissant

La couverture de l'album est tout aussi marquante : elle représente Galactus, personnage des comics Marvel, ce qui injecte une dimension cosmique et monstrueuse dès le visuel.

Le disque a d'abord été pressé en quantité très limitée (seulement quelques centaines d'exemplaires) - une façon, selon le groupe, de garder un caractère underground et auto-organisé.

Le château de Nörvenich n'est pas seulement un décor : sa présence physique semble s'imprimer sur la musique ; l'enregistrement rudimentaire (avec un magnétophone 2 pistes, selon certains témoignages) contribue à donner à l'album une texture brute, presque artisanale.

Réception et héritage dans le krautrock

À sa sortie, Monster Movie ne connaît pas un triomphe mainstream instantané, mais il pose immédiatement les bases d'une influence durable. Le label Liberty (via United Artists) signe un accord pour une distribution plus large après que la première édition "do-it-yourself" s'est vendue par bouche-à-oreille dans des boutiques underground.

Les critiques soulignent alors la force d'une musique à la fois radicale et maîtrisée : la rythmique implacable, l'improvisation et l'énergie vocale de Mooney sont particulièrement saluées.

Avec le recul, l'album est devenu un jalon du krautrock : non pas seulement parce qu'il inaugure la discographie de Can, mais parce qu'il révèle dès ses débuts la méthodologie du collectif - improvisation, montage, répétition, usage du studio comme instrument.

Dans l'histoire du groupe, Monster Movie est d'autant plus précieux qu'il capture une période unique : c'est le dernier album de Mooney avant son départ, et il représente une forme brute, presque non filtrée, de l'esprit de Can.

Monster Movie n'est pas seulement un premier album : c'est un manifeste. Il cristallise les aspirations atypiques d'un groupe qui ne voulait pas se plier aux normes du rock et qui invente son propre langage sonore. À travers des jams longues, des voix instables et une production volontairement rudimentaire, Can jetait en 1969 les prémices d'un univers musical qui allait profondément influencer le rock expérimental, le krautrock, et bien au-delà.