L'alchimie explosive d'un groupe en transition
Avec Nice, paru en 1969, The Nice consolide son statut de formation pionnière dans l'émergence d'un rock aux ambitions orchestrales et expérimentales. Souvent considéré comme leur troisième album, il s'agit du premier à entrer dans les charts britanniques en atteignant la onzième place, signe que leur mélange de musique classique réappropriée, d'improvisation jazz et d'énergie rock commençait à trouver un écho au-delà du cercle des initiés. Publié sur le label Immediate Records, le disque reflète une période de mutation pour le groupe, alors que Keith Emerson s'affirme comme force créatrice dominante et que l'esthétique se durcit en vue de ce qui mènera plus tard à Emerson, Lake & Palmer.
Entre scène et studio
Une particularité majeure de l'album tient à son caractère hybride : Nice combine enregistrements studio et prises live, révélant la double identité du groupe. Parmi ces moments captés sur scène figure une interprétation réarrangée du Mouvement III de la Symphonie "Pathétique" de Tchaïkovski, exemple éclatant de leur approche : réappropriation, amplification et transformation. Le mellotron et l'orgue Hammond y prennent des proportions quasi orchestrales, tandis que la rythmique de Lee Jackson et Brian Davison installe un balancement robuste et nerveux. Le morceau "For Example", long développement construit sur des ruptures et des glissements stylistiques, annonce clairement ce que deviendront les suites rock progressives du début des années 70.
Une formation qui se dessine autour d'une personnalité
Le trio réuni sur l'album est constitué de Keith Emerson aux claviers, Lee Jackson à la basse et au chant, et Brian Davison à la batterie. Emerson, déjà réputé pour son jeu spectaculaire, impose une présence sonore qui repousse les frontières de l'orgue Hammond, utilisant percussions sur le clavier, feedback contrôlé et attaques physiques devenues légendaires. Jackson incarne une approche vocale brute et singulière, très éloignée des canons pop de l'époque, tandis que Davison amène une sophistication rythmique imprégnée de jazz moderne. Cette combinaison contribue à faire de The Nice un groupe atypique dans la scène londonienne de la fin des années 1960.
Anecdotes et contextes marquants
Bien que "America", leur adaptation de Leonard Bernstein, ne figure pas sur l'album dans sa version single la plus connue, elle est souvent associée à cette période. L'arrangement avait suscité un tollé lorsqu'il fut interprété avec un drapeau américain lacéré sur scène, épisode fréquemment cité par la presse de l'époque et qui participa à la réputation provocatrice du groupe. Quant à l'improvisation live, elle constituait une part essentielle de leur identité : l'intégration de passages improvisés dans des compositions classiques revisitées les situait à la frontière entre contre-culture psychédélique et avant-propos du rock progressif.
La réception critique fut partagée à l'époque - certains y voyaient de l'audace, d'autres un abandon du format chanson - mais le disque est aujourd'hui regardé comme un jalon décisif dans la construction du vocabulaire progressif. Son importance historique est renforcée par ce qu'il annonce : quelques mois plus tard, Emerson quittera The Nice pour fonder ELP, entraînant Jackson et Davison dans d'autres trajectoires.
