L'Odyssée du Rock Progressif L'Odyssée du Rock Progressif

Fish

Vigil In A Wilderness Of Mirrors

EMI [1990]


L'envol solo de Fish dans le miroir des illusions

En 1990, Derek W. Dick, mieux connu sous son nom de scène Fish, fait un pas majeur hors de l'ombre de Marillion : il publie son premier album solo, Vigil in a Wilderness of Mirrors. Cet album marque non seulement une rupture artistique, mais aussi la consolidation d'une voix et d'une vision propres - clairement influencées par ses années dans le néo-prog, tout en lorgnant vers de nouveaux horizons.

Un départ mesuré, mais déterminé

Après avoir quitté Marillion en 1988, Fish enregistre Vigil... entre janvier et juin 1989, dans les mythiques Townhouse Studios à Londres, avec des overdubs orchestraux réalisés à Abbey Road.

Le producteur Jon Kelly (ayant déjà travaillé avec Kate Bush) apporte ici un sens du détail et une finesse qui servent parfaitement l'ambition de Fish.

La sortie est en revanche repoussée jusqu'en janvier 1990 : EMI redoute un conflit avec la parution de Seasons End, l'album de Marillion au même moment.

Une musique portée par des collaborations prestigieuses

Pour ce projet solo, Fish ne s'entoure pas de musiciens débutants : on y retrouve Mickey Simmonds au clavier (co-auteur de la plupart des morceaux), Mark Brzezicki (Big Country) à la batterie, John Giblin à la basse, et même Janick Gers, futur guitariste d'Iron Maiden, sur " View From a Hill ".

L'ancien guitariste de Dire Straits, Hal Lindes, joue aussi sur plusieurs pistes (dont " State of Mind "), renforçant la dimension rock de l'album.

Au-delà du rock classique, l'album se pare d'éléments plus éclectiques : on entend des pipes et whistles sur " Vigil " (joués par Davy Spillane), des arrangements orchestraux sur " A Gentleman's Excuse Me ", et des touches folk ou celtiques par endroits.

Thématiques : miroir, pouvoirs et désillusion

Le titre même, Vigil in a Wilderness of Mirrors, est chargé de sens. L'expression "wilderness of mirrors" (littéralement "désert de miroirs") est tirée d'un poème de T. S. Eliot et évoque ici un monde de désinformation, d'illusion sociale et politique.

Les paroles de Fish naviguent entre critique acerbe et réflexion personnelle. Dans " Big Wedge ", il cible l'avidité capitaliste et les politiques américaines ; " State of Mind " dépeint une aliénation citoyenne, un malaise dans la conscience collective.

D'autres chansons sont plus intimes : The Company évoque probablement ses rapports personnels et artistiques (certains l'interprètent comme un clin d'œil à sa rupture avec Marillion), tandis que Family Business aborde les violences domestiques.

Pour autant, il ne s'agit pas d'un album concept au sens strict : selon Fish, les morceaux ne racontent pas une même histoire linéaire, mais partagent un socle thématique autour du consumérisme, du pouvoir, et du miroir interne.

Réception et postérité

À sa sortie, l'album est un succès commercial : il atteint la 5ᵉ place du UK Albums Chart. Les singles, notamment " State of Mind ", " Big Wedge " et " A Gentleman's Excuse Me ", font résonner la voix de Fish sur les ondes.

Sur le plan critique, Vigil... est souvent considéré comme l'un des sommets de la carrière solo de Fish. Dans sa discographie, il demeure un jalon : une œuvre qui ne cherche pas à imiter Marillion, mais à creuser une identité propre, à la fois vocale, lyrique et musicale.

En conclusion

Cet album combine ambition lyrique et sens politique, ce qui le rend riche à analyser. Sa diversité musicale (rock, néo-prog, folk, orchestration) en fait un terrain d'écoute très complet, sans perdre cohérence. Fish y affirme sa voix - littéralement et figurativement -, rompant avec son passé dans Marillion mais restant profondément ancré dans un univers progressif.

Vigil in a Wilderness of Mirrors est plus qu'un simple album de début de carrière solo : c'est un manifeste. Fish y pose les bases de sa propre identité artistique, en explorant des questions sociales, existentielles et introspectives, sur des musiques raffinées et bien produites. C'est un incontournable pour tout amateur de rock progressif qui s'intéresse à la transition entre les années 80 et 90, ainsi qu'à la capacité d'un artiste à se réinventer tout en restant fidèle à ses convictions.