Le laboratoire champêtre qui a réinventé le rock
Décembre 1967. Alors que tout le monde a encore les oreilles qui bourdonnent du Sgt. Pepper des Beatles sorti quelques mois plus tôt, une bande de jeunes prodiges décide de s'éloigner du bruit de Londres. Ils s'isolent dans un cottage perdu du Berkshire pour jammer, vivre ensemble et voir ce qui en sort. Le résultat ? Mr. Fantasy.
Sur le papier, c'est un album de rock psychédélique. Mais à l'écoute, on sent immédiatement que l'étiquette est trop petite pour eux. C'est bien plus que ça : c'est le grand-père un peu bohème et génial du rock progressif.
Un joyeux chaos organisé
Ce qui frappe d'entrée, c'est cette liberté insolente. Traffic ne se contente pas de jouer de la pop ; ils jettent tout dans la marmite. On y trouve du blues poisseux, du folk pastoral, du jazz, et même des effluves de musique indienne.
Mais là où d'autres auraient fait un collage indigeste, Traffic crée de la magie. Pourquoi ? Parce qu'il y a Steve Winwood. À peine sorti de l'adolescence, il chante avec l'âme d'un vieux bluesman et tricote des mélodies qui collent à la peau. Et puis il y a Chris Wood, ce magicien des vents, qui vient poser sa flûte ou son sax là où on ne l'attend pas, donnant une couleur unique, presque mystique, à l'ensemble.
Les racines du Prog, avant que ça ne devienne sérieux
N'imaginez pas ici les longues épopées mathématiques que l'on verra dans les années 70. Ici, c'est encore organique, ça sent la terre, le bois et l'improvisation entre potes. On pourrait parler de proto-prog.
Ils osent tout : utiliser le Mellotron (bien avant que King Crimson ne se l'approprie), briser les structures couplet-refrain classiques, et laisser tourner les instruments. Écoutez le titre Dear Mr. Fantasy : c'est une montée en puissance, une supplique bluesy qui se transforme en jam débridé. Ils ne cherchaient pas à écrire une thèse sur la musique, ils cherchaient juste à repousser les murs.
Pourquoi c'est culte ?
Mr. Fantasy, c'est le son d'un groupe qui refuse de choisir son camp. C'est un disque charnière, un "brouillon magnifique". Sans cette audace, sans cette volonté de mélanger le jazz et le rock dans une petite maison de campagne, les géants du prog qui suivront (Yes, Genesis) n'auraient peut-être pas eu le même terrain de jeu.
C'est un album à écouter non pas pour sa perfection technique, mais pour sa fraîcheur. C'est le témoignage d'une époque où tout était possible, où l'on pouvait mélanger la soul et le psychédélisme et créer, presque par accident, le futur du rock.
